Lyubko Deresh-Culte

Culte (2001) est le premier roman du jeune écrivain ukrainien Lyubko Deresh qui l’a écrit à l’âge de 16 ans. En France il est paru chez les éditions Stock en 2009, traduit de l’ukrainien par Oksana Mizerak.

Lyubko DereshCulte nous plonge au cœur de Midni Bouky (Hêtres de cuivre), un village perdu des Carpates où la vie semble ralentir, coupée du reste du monde. Le village donne cette image lynchéenne où les gens disparaissent dans les montagnes, où l’épidémie de grippe vide les rues. Le héros principal Yurko Banzaï, étudiant de Lviv, est envoyé au collège (plutôt l’équivalent de lycée) de Midni Bouky pour y enseigner la biologie. Il  rencontre des personnages étranges : psychologue qui perd son esprit, directeur prétentieux qui se prend pour Casanova, professeure âgée qui mange de la terre pour guérir sa grippe, collégiens naïfs punk. Mais il y a surtout Dartsia Borges, jeune fille perdue au milieu de la jeunesse égocentrique avec laquelle Yurko noue une relation particulière, amoureuse, certes, mais qui les mène au-delà des rapports platoniques ou sexuels. Et ils voyagent. Dans les rêves, en écoutant de la musique, en fumant, en transe pendant la performance de destruction d’un téléviseur et de tout ce qu’il représente. Ils se cachent. Ils ont peur, mais vont au bout du couloir pour vaincre cette peur…

La musique pénètre au cœur de l’ambiance du livre.  Banzaï a décoré sa chambre de partitions musicales, il écoute Morrison, the Rolling Stones, Creedence Clearwater Revival, Van Der Graaf Generator, King Crimson. “Les choses se cassent, se dérèglent et dansent. Probablement parce que la musique retentit partout. Et les couples nus courent sous la lune silencieuse”. La musique aide à surmonter la peur, le chaos, elle est aussi différente de la pop musique qu’écoutent les jeunes de Midni Bouky, elle est plus profonde, évoque un sens, casse les stéréotypes. C’est l’admiration des années 60 du siècle dernier.

Et les drogues, ce n’est pas une simple consommation. Et même si certains passages font penser aux livres de Beigbeder, le héros de Deresh va plus loin et essaye de découvrir des sensations différentes, une lucidité d’esprit, de concevoir le monde d’un angle de vue peu habituel, de percevoir ce qui reste caché dans les méandres du cerveau stéréotypé, de pousser son imagination, de pratiquer la médiation transcendantale. Ainsi, Deresh rend hommage à la Beat Generation  et surtout à Burroughs et Kerouac qu’il cite dans son roman. Les lecteurs trouveront d’autres modèles littéraires : Kafka, Nietzsche, Freud, Castaneda, Marquez, Beckett, les ukrainiens Skovoroda, Sossyoura ou le contemporain Izdryk.

On peut lire Culte comme un roman qui décrit la vie des jeunes avec les drogues-musique-amour-« gangs »-bien/mal, mais le lecteur cultivé trouvera des références bien plus profondes. La lutte éternelle du bien (les Dieux de la Nuits de Temps) et du mal (Azathoth ou Yogh-Sothoth) relève du « panthéon noir » de H.P.Lovecraft.  “Les civilisations très anciennes adoraient les dieux sauvages, venus des étoiles, dont les noms sont maudits ou oubliés…” Deresh confirme l’idée du maître américain de science-fiction que l’homme est insignifiant au sein de l’univers, du cosmos, qu’il existe des formes de vie beaucoup plus puissantes ailleurs. Yog-Sothoth, ce Grand Ver, découvert au fur et à mesure des rêves de Banzaï, de Dartsia et du fou gardien Koriy (qui, d’ailleurs, fait penser à Marguerite de Boulgakov quand il vole pour surveiller Banzaï), représente “ce chaos qui t’entoure pénètre à l’intérieur de toi” et détruit… Mais Deresh est moins pessimiste que Lovecraft et laisse atteindre ces héros leur paradis, car « la seule chose qui ait un sens, […], c’est l’amour. Il sauvera le monde […]. S’il n’en était pas ainsi, alors Kafka ne serait qu’un simple phtisique, et Hendrix un simple nègre à la guitare, et le djiez alors ne serait pas du djiez, mais du martelage sur un piano… »

Comme disait Morrison-poète “We live, we die and death not ends it”

 

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Source photo: www.livelib.ru
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