“Les Cahiers Ukrainiens” d’Igort

Remerciements particuliers à Arnauld, notre auteur invité. 

Les cahiers ukrainiens appartiennent à la mouvance des romans graphiques. Ces bandes dessinées visent un public plus mâture, sont distribuées par des éditeurs généralement indépendants et ont en trame de fond un thème historique, politique, social ou (auto)biographique voire intimiste.

L’auteur, Igor Tuveri, ou de son nom de plume Igort, est né et vit en Italie où il produit des bandes dessinées depuis la fin des années 80.

Familier de l’écriture de romans graphiques documentés (par exemple sur le thème du jazz), Igort a organisé plusieurs voyages et a cumulé plus de deux ans de séjours en Ukraine et en Russie, de Kiev aux confins de la Sibérie avant de nous livrer le résultat de son travail de recherche, un dyptique composé d’une part des « Cahiers Ukrainiens » et de l’autre des « Cahiers Russes » parus deux ans plus tard, les deux cahiers fonctionnant globalement sur le même schéma narratif avec un style dessiné très réaliste.
Dans “Les Cahiers Ukrainiens” l’auteur nous livre déjà assez sommairement en introduction et en conclusion de l’ouvrage son propre ressenti et ses expériences vécues dans le pays lors de ses séjours.

Les Cahiers ukrainiens d'Igort, page interne
La plus grande partie du récit est néanmoins composée de récits biographiques glanés auprès de personnes rencontrées sur place et de descriptions historiques et de rapports d’état pour le reste. L’auteur couvre ainsi des évènements qui se sont déroulés du début des années 30 jusqu’à nos jours en Ukraine en insistant sur la dékoulakisation, l’holodomor (голодомо́р), la vie durant la seconde guerre mondiale et les difficultés des familles pauvres dans les années qui suivirent.

La dékoulakisation est ainsi largement décrite dans les cahiers. Staline avait ordonné la confiscation systématique des denrées alimentaires produites par les koulaks qui étaient des paysans et petits propriétaires terriens (80% de la population du pays dans les faits) qui ne voulaient pas adhérer à la collectivisation. A cela s’ajoutaient une collectivisation des terres qui est passée de 22% en 1930 à 90% en 1936 et une déportation d’une grande partie des koulaks.

Tous les récits traitent également de l’Holodomor, conséquence directe de la dékoulakisation. Ainsi Serafima Andreïvna raconte comment il fallait survivre avec des morceaux de racines et tout ce qu’on pouvait trouver dans la nature, couleuvres comprises tandis que les rapports officiels font état de la disparition d’un quart de la population ukrainienne avec de nombreux empoisonnements du fait d’ingestion de nourriture impropre, voire de cas de cannibalisme.

Deux récits, sont eux plus transverses. Nikolai Ivanovitch et Maria Ivanovna y décrivent l’occupation allemande avec le travail forcé et la déportation dans les camps. Même à la mort de Staline, la vie reste très difficile pour eux à cause des conditions de travail souvent insalubres en URSS entre les maladies de bronches en métallurgie et les problèmes de tyroïdes dans l’industrie nucléaire. Enfin ils regrettent de nos jours la quasi-absence de pension pour leur travail fourni.

Au final “Les Cahiers Ukrainiens” délivrent un témoignage interne poignant des tragédies peu médiatisées qu’à pu traverser le pays ces 80 dernières années et qui ne laissera aucun lecteur indifférent.

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