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Volodymyr Korolenko, un humaniste ukrainien (1853-1921)

16 Mai 2015
Volodymyr Korolenko, un humaniste ukrainien (1853-1921)
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Nos remerciements à Michel, notre auteur invité.

Korolenko utilisait la prosopopée. Il prêtait la voix aux Dieux, aux morts, à la nature… Pourquoi ne pas lui rendre hommage en utilisant sa méthode littéraire pour évoquer sa vie ?

I. Interview imaginaire à partir des œuvres et des biographes

korolenko-portrait– Pour commencer notre entretien, Volodymyr Galaktionovitch, voudriez-vous apporter des éclaircissements sur votre nationalité ? Les Russes vous présentent comme un des leurs puisque vous écrivez en cette langue ; les Ukrainiens vous considèrent comme un Petit Russien nourri de votre terre natale. Qu’en est-il ?
– Tu as raison. Je suis Russe d’adoption et de langue ; A dix-sept ans, je suis entré à l’Institut technologique de Saint-Pétersbourg. A dix-neuf, l’Académie Agronomique de Moscou m’a ouvert ses portes. Mais je suis Ukrainien de naissance et de cœur ; J’ai vu le jour à Zhytomyr ; mon père était descendant des Cosaques… et je t’accueille à Poltava où je suis mort et où l’on m’a honoré dans ce Musée Littéraire Korolenko, dans la maison même où j’ai vécu. Plus que tout, je suis humaniste sans frontières ; là où sévit l’injustice, je mets ma plume au service des opprimés.
– Les biographes vous classent parmi les « écrivains populistes ». Revendiquez-vous cette appellation ?
– Si l’on entend par ce mot : « écrivain démagogue pour en retirer un quelconque intérêt », on a grandement tort. Si l’on voit en moi le défenseur du peuple victime, j’accepte la définition. N’oublie pas cependant que Le Musicien aveugle, mon plus long récit, concerne un jeune Barine ! Mais dans son parcours initiatique, mon héros va apprendre à renoncer à son drame personnel pour s’identifier à celui des exclus. C’est pourquoi il devient un Christ qui endosse les malheurs de l’humanité. Abandonnant son égocentrisme au profit de l’altruisme, son art musical accède au sublime. Oui ! Evite de me classer dans telle ou telle catégorie.
– « Marxiste ! ». Vous l’êtes vraiment ?
Au sens philosophique. N’oublions pas que l’essence des œuvres de Marx est utopique ; le pouvoir prolétarien est plus une perspective eschatologique qu’une réalité immédiate. C’est pourquoi la Révolution d’octobre 1917 qui remplaçait un pouvoir liberticide par une autre politique liberticide me semblait inacceptable. Je rêve d’un Gouvernement paradoxal : une utopie appliquée !
– Cet engagement a cruellement brisé votre existence.
Brisé ou honoré ? M’interviewerais-tu si j’avais renié les idéaux de mes valeurs ? Oui, j’ai payé cher mes convictions. Etudiant, j’ai participé aux mouvements populaires. J’ai revendiqué la Justice pour les moujiks. J’ai refusé l’allégeance à Alexandre III qui exigeait que je reconnaisse mes égarements; J’ai critiqué les bolchéviques. Identifié comme idéologue dangereux, on m’a déporté. Et à Vologda, et à Cronstadt, et à Viatka, et à Perm, et en Sibérie, et chez les Iakoutsks, à 275 verstes au nord-est de la Yakoutie, au cœur de la Taïga… Dix années d’exil ! Mes livres censurés ! Rester noblement un homme, rien qu’un homme, exige un prix ! Mais pendant ces déportations, j’ai appris l’humilité. J’ai voulu être cordonnier pour vivre comme le peuple et le comprendre dans sa vie quotidienne. Partout, non sans peine, j’ai réussi à emporter mes livres, mes notes, mes carnets…
– Et Dieu ? Les Dieux ?
Je ne nie pas leur existence. Dans mes nouvelles, je les dis « maigrelets », voire vides de pouvoir comme dans Les Ombres.
– Quand vous a-t-on reconnu comme écrivain ?
En 1885, après la publication du Songe de Makar, écrit sur les rives de la Léna.
– Indépendamment de vos récits : romans, nouvelles, vous êtes devenu l’avocat des moujiks, des condamnés à morts, des Juifs victimes de pogroms…
Jusqu’à ma mort, j’ai dénoncé les oppresseurs : dans la Presse, dans des lettres, dans des romans… Les Français m’appelleraient peut-être le Voltaire ukrainien. Comme lui, je n’étais plus un écrivain au sens littéraire. Je mettais mon épée intellectuelle : ma plume au service de plaidoyers ou de réquisitoires. Je suis un pacifiste d’âme mais un guerrier par les mots…
– Si vous deviez conseiller une seule de vos œuvres, laquelle serait-ce?
Je répondrais sous une forme détournée. J’avais une addiction : la lecture. Toi, tu as lu quelques-uns de mes récits et tu t’es forgé une opinion. Chacun doit entrer dans les textes pour se trouver ou se perdre, relire encore. Si l’on découvre toujours du nouveau dans un roman, c’est qu’il s’agit d’une œuvre, d’une œuvre riche. C’est pourquoi je finis sur un trait de vanité : j’aimerais bien être lu et relu…

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L’écrivain, son épouse et deux de ses enfants : Natalia et Sofya, également à droite (1903)

II. Quelques repères biographiques et historiques

Date Korolenko Histoire
27/07/1853 Naissance à Jytomyr (Ukraine)
Père russe, huissier de Justice ; mère de petite noblesse polonaise
Règne de Nicolas 1er (Romanov)
1855 Règne d’Alexandre II
1871 Fin des études secondaires, médaille d’argent.
Admis à l’Institut de Technologie de Saint-Pétersbourg. Peint un atlas botanique. Prouve des aptitudes pour le dessin d’art.
1874 Entre à l’Académie des forêts
1876 Lectures d’œuvres à l’index ; participation à des manifestations étudiantes. S’en suivent dix années de déportation dont plusieurs de prison.
1878 Principe : le bonheur est le moteur de l’humanité. Il faut donc tout mettre en œuvre pour tenter de l’apporter aux déshérités.
1881 Début des activités littéraires
Refuse de renier ses engagements politiques en prêtant allégeance au nouveau Tsar
1885-1893 Années les plus riches en œuvres. Korolenko s’entoure de personnalités éclairées.
1893 Publications à Londres pour éviter la censure. Vrai début de la reconnaissance et donc d’une certaine aisance matérielle.
09/1893 Voyage à Chicago (Exposition universelle). Il y découvre les valeurs de la Suède, du Danemark, du Royaume-Uni, de la France…
1894 Règne de Nicolas II
1900 Election à l’Académie des Sciences de Russie
Korolenko s’installe définitivement en Ukraine.
1901 Pour les quarante ans de la mort de Chevtchenko, Korolenko soutient la mémoire du grand poète ukrainien et défend la richesse de la langue ukrainienne. Il admire la langue russe mais condamne son hégémonie imposée dans les textes officiels.
De 1901 à 1921 : correspondances multiples pour servir les idéaux sociaux de l’écrivain.
1902 Il affirme que l’Ukrainien est une langue à part entière, non un dialecte.
1905 Travaille au journal libéral Poltava. Se rend à Londres sous une fausse identité.
1906 1906-1921 : L’Histoire de mes contemporains ; testament-synthèse politico-philosophique. Première Douma
1910 Réquisitoire contre la peine de mort dans Mœurs actuelles.
1914 Lors de son voyage en France, il envoie un télégramme en Ukraine pour les cent ans de la mort de Chevtchenko : « S’il vous plaît transmettez mes sincères félicitations à tous ceux qui honorent la mémoire du grand poète ukrainien. »
1917 Révolution d’Octobre. Fin du tsarisme
1912-1927 Lénine
25/12/1921 Décès à la suite d’une pneumonie. L’écrivain était en très mauvaise santé depuis des années.
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Vue intérieure de l’une des maisons d’exil (1880) Photo du tableau peint par Korolenko

III. Une œuvre littéraire engagée

Le roman le plus célèbre de Korolenko est à juste titre Le Musicien aveugle. Le sujet aurait pu sombrer dans le mélodrame, or le récit vise une philosophie humaniste en questionnant le lecteur. Nos cinq sens suffisent-ils à nous faire percevoir l’infini ? Et si l’un d’eux fait défaut, est-on exilé de l’univers des voyants ? Si l’on est victime d’une fatalité, d’un déterminisme qui brise la communication entre la Nature et l’Etre, existe-t-il une voie fragile pour exorciser le destin ? Voilà quelques-unes des interrogations auxquelles Korolenko essaie de répondre dans une langue poétique qu’une lecture rapide peut à tort faire paraître surannée.
Les notes de musique en elles-mêmes n’ont de sens que si elles expriment l’âme, c’est pourquoi Anna, la mère de l’enfant éduquée par une technicienne du piano, Mlle Klaps, ne saura jamais traduire l’essence d’une partition. Au contraire, Jokhime, le garçon d’écurie, subjugue le jeune garçon grâce au son de la flûte car il devient Pan. Mais il faut encore d’autres pouvoirs pour arracher Pierre à sa prison noire : l’instrument vient d’un arbre enchanté car en lui-même l’arbre EST l’Ukraine, l’Ukraine et ses chants populaires et ses cosaques et ses paysages : « Le chalumeau de l’Ukraine (…) trouva, (…) puisqu’il était chez lui, des alliés dans la nature même de l’Ukraine natale.
Avant que Jokhime l’eût coupé avec son couteau, qu’il eût brûlé le cœur du bois avec un morceau de fer rougi, il se balançait ici, au bord de la petite rivière natale que l’enfant connaissait depuis si longtemps ; il était caressé par le même soleil de l’Ukraine, éventé par le même vent que l’enfant, jusqu’au moment où l’œil perçant du flûtiste l’avait remarqué sur le bord escarpé, creusé par les eaux. Et à présent le nouveau venu avait de la peine à lutter contre un simple chalumeau local, parce que celui-ci s’était révélé à l’aveugle à l’heure douce de l’assoupissement, dans le murmure mystérieux de la nuit, au frôlement des hêtres qui s’endormaient au sein même de la nature natale. » Sans la mythologie de la terre natale, l’enfant ignorerait que la musique le conduit sur un chemin chaotique fait d’espoirs et de chutes chaque fois plus douloureuses mais nécessaires. Si l’on transcende le titre, derrière son héros, Korolenko écrit le roman de la condition humaine. Chacun de nous naît aveugle et le reste tant qu’il n’a pas découvert la lumière altruiste. Lorsque le héros éponyme aura intégré la souffrance sociale des exclus et qu’il l’aura traduite dans ses œuvres musicales, il accédera au sublime et deviendra « voyant ».

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Korolenko et l’une de ses filles à Poltava

L’auteur témoigne dans ses œuvres d’une culture étendue, notamment celle des philosophes grecs comme en atteste sa longue nouvelle Les Ombres. Le lecteur croit lire du Platon. Quant à son ancrage dans les fondements littéraires de son temps, ils sont remarquables. Rappelons que dans toute l’Europe les dix-huitième et dix-neuvième siècles ont été sensibles aux analyses de Swedenborg (1688-1772) qui fondait l’essence du savoir sur les correspondances entre l’esprit, les perceptions et les différents règnes : animaux, végétaux, minéraux, cosmiques… Korolenko l’a-t-il lu ? On peut le penser car Le Musicien aveugle accède à la connaissance grâce à cette interdépendance. Bien évidemment, on pense aussi aux synesthésies baudelairiennes :
« Comme de longs échos qui de loin se confondent (…)
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
L’œuvre de Korolenko développe longuement cette approche de la connaissance. Il écrit : « La jeune cervelle de l’enfant s’enrichissait de nouvelles images (…) Les sons constituaient pour lui la principale et immédiate expression du monde extérieur ; les autres sensations ne servaient qu’à compléter les impressions de l’ouïe, dans lesquelles, comme dans des moules, se fondaient toutes ses images. » Même le lexique traduit les perceptions auditives en images. Le personnage dira même à sa mère qu’il l’a « vue ». Le mythe revisité de la caverne platonicienne le mènera vers la lumière philosophique.
L’ensemble de l’œuvre est particulièrement riche. Sous différentes formes, tous les sujets de l’écrivain concernent les exclus de la vraie vie : un aveugle ; les Juifs victimes de pogroms ; des moujiks ukrainien asservis voire animalisés par le barine dans La Forêt bruit ; une déportée pour opinion politique (Double du narrateur) dans Une jeune Fille étrange ; un bûcheron avec ses faiblesses (Double toujours de Korolenko qui n’a pas oublié sa vie « en mauvaise compagnie ») se présentant pour être jugé devant le « Grand Toyone », le Juge Suprême, qui lors de la pesée des actes l’absous car son âme fut riche d’humanité, dans Le Rêve de Makar ; un provocateur des dieux grecs impotents dans le récit néoplatonicien Les Ombres… sans oublier les pages poétiques de La Gelée, les mélopées…

Dans six ans, ce sera l’anniversaire de la mort de Korolenko. Six années pour découvrir ou redécouvrir un grand auteur ukrainien aux multiples talents dont l’essence littéraire qui semble naturelle tant elle s’harmonise au sujet est infiniment variée : argumentative, poétique, romantique, dramatique, philosophique… Si Korolenko était notre contemporain, sa plume dénoncerait le drame quotidien à l’est de l’Ukraine… Il nous reste ses œuvres brûlantes d’actualité.

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Timbre Ukraine

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Signature

La mémoire de Korolenko a aussi perduré grâce au travail infatigable de sa fille Sofya Volodymyrivna, à Poltava (Photos ci-dessus). Elle a d’abord aidé son père dans ses engagements littéraires et sociaux. Puis elle est devenue une collaboratrice en aidant l’écrivain à rassembler le maximum d’œuvres, de carnets, de documents… Elle est la première Directrice du musée dédié à son père.

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Tombe de Korolenko

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Lexique : 
Prosopopée, figure de style qui consiste à faire parler un mort, un animal, une chose personnifiée, une abstraction.
Barine : seigneur, noble.
Eschatologique : d’un point de vue philosophique ou religieux, ce qui trouvera son accomplissement à la fin de l’Histoire.
Synesthésie : Fusion neurologique ou poétique entre les perceptions.

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Sources : 
Iconographie : 
http://korolenko.kharkov.com/
http://prostir.museum/ua/post/27671
http://ukurier.gov.ua/uk/ 
http://commons.wikimedia.orgorolenko
http://histpol.pl.ua/
commons.wikimedia.org/wiki/Category:Vladimir_Korolenko

Romans lus sur : http://bibliotheque-russe-et-slave.com/  + extraits sur les autres sites
fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir Korolenko
http://uk.wikipedia.org/wiki

Autres sources analytiques : 
https://books.google.fr/books 
http://www.lekti-ecriture.comVictorSerge
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