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L’univers imaginé de Taras Chevtchenko

12 Mar 2014
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Cet article nous est envoyé par un de nos lecteurs (Michel, nos remerciements). Il essaye de voir l’univers du poète à travers ses 3 poèmes.

Evocation de 2 poèmes et d’un récit composés par Taras Chevtchenko

« Je vole, je vole et je rime ma pensée »

Voilà sans doute un vers qui synthétise en partie l’œuvre du poète Taras Chevtchenko. Ce vers extrait du « Soir » s’appuie sur un « Je » polymorphe : à la fois l’homme, le politique engagé, le poète et le peintre – car il écrit comme il compose une toile. En arrière plan le lecteur « voit » la vie rurale et humble : « les laboureurs, les jeunes filles » ; au centre, « la maison »  familiale ; au premier plan, « La jeune fille : /et le rossignol »  constituent la lumière affective alors même que la lumière matérielle exprimée par une étonnante opposition s’estompe : « L’aurore du soir ». La nuit est illuminée par les âmes des poètes !

Plus précisément ses vers crient l’absence : « Etoile ! Etoile ! (…) As-tu déjà paru en Ukraine ? ». Sur le lyrisme du vide, il propose un plein à venir, une charte en faveur d’une Ukraine riche d’espérance; d’où une âme qui « vole », traduite par le poème lequel sert d’exutoire.

A notre tour, volons en effaçant le temps. Imaginons ce que confierait Chevtchenko si l’une des rédactrices de J’aime l’Ukraine l’interviewait.

Aquarelle, Taras Chevtchenko

« – Comment dois-je m’adresser à vous ? Maître ? Monsieur ?

T. C. : « Restons simple, jeune femme. Relis mon poème Le soir :  » Tout bruit s’éteint… Seuls la jeune fille / Et le rossignol veillent encore. » . Peut-être es-tu semblable à cette jeune fille ? Peut-être suis-je le rossignol.  Je te propose de passer la nuit à observer la campagne ukrainienne. Nous allons réécrire Les Bucoliques de Virgile.

– Êtes-vous le Virgile Ukrainien ?

T. C. : Je suis un homme de la terre. Terre, Poésie et humanisme sont uns. Je ne connais pas la vanité !

– Parlez-moi de vos grands poèmes lyriques.

T. C. : Tu veux vraiment me faire rougir ! Par exemple, lis : « Marianne ». Je pourrais te dire que je l’ai construit comme une tragédie dont le destin est représenté par  » l’oublieux cosaque » qui provoque la mort affective : « Et elle tomba sur son lit / comme dans un cercueil… « . Mais je suis comme le « vieil aveugle » dont la « kobza »  s’est brisée. Mes poèmes se détachent de moi ; lorsqu’il m’arrive de les relire – voilà un délit de vanité ! -, je suis étonné par ma création. Comment pourrais-je t’en parler ?

– Vous…

T. C. : Chut ! Si tu veux me connaître, lis, relis mes poèmes. Tu me trouveras peut-être… J’espère que tu y découvriras l’Ukraine et sans doute un peu de toi-même. Au-revoir, jeune femme ! Ah, j’allais oublier, voilà un message essentiel de mon « Dernier Testament » : « Baptisez la liberté. »

Voici les extraits pour lire les 3 poèmes qui ont inspiré l’auteur.

Le soir

Un jardin de cerisiers entoure la maison ;
Les hannetons bourdonnent au-dessus des arbres ;
Les laboureurs avec leurs charrues,
Les jeunes filles avec leurs chansons, rentrent,
Et les mères les attendent pour le souper.

La famille prend son repas autour de la maison ;
À l’horizon brille l’aurore du soir.
La fille présente les mets du souper ;
Sa mère voudrait lui donner des conseils ;
Mais le rossignol l’en empêche.

La mère, autour de la maison,
À couché les petits enfans ;
Elle-même dort près d’eux.
Tout bruit s’éteint… Seuls, la jeune fille
Et le rossignol veillent encore.

Le Testament

Quand je mourrai, enterrez-moi
Dans une tombe au milieu de la steppe
De ma chère Ukraine,
De façon que je puisse voir l’étendue des champs,
Le Dniéper et ses rochers,
Que je puisse entendre
Son mugissement puissant.

Et quand il emportera de l’Ukraine
Vers la mer bleue
Le sang des ennemis, alors
Je quitterais les prairies et les montagnes
Et m’envolerai
Vers Dieu lui-même
Pour lui offrir mes prières
Mais jusque-là
Je ne connais pas de Dieu !

Enterrez-moi et debout !
Brisez vos fers,
Et arrosez du sang impur des ennemis
La liberté !
Puis, dans la grande famille,
La famille nouvelle et libre,
N’oubliez pas d’accorder à ma mémoire
Une bonne parole !

Marianne

« Un dimanche, dans la prairie,— les jeunes filles se promenaient,— plaisantaient avec les garçons — pêle-mêle ; elles chantaient — l’aurore du matin et du soir, — et comment la mère battait sa fille — pour l’empêcher d’aller avec un Cosaque. — Ordinairement les fillettes — chantent ce qui les concerne ; — c’est ce qu’elles savent le mieux.

« Et voilà qu’un vieil aveugle, — avec un petit garçon, — arrive d’un pas chancelant dans le village, — ses souliers à la main, — un sac d’écorce de tilleul — sur l’épaule…

« Regardez, fillettes, — le kobzar ! voilà le kobzar ! — Et toutes, se hâtant,— laissant là les garçons, courent — à la rencontre de l’aveugle. — Vieux père, cher cœur, mon petit ramier, — chante-nous quelque chose ! — Je te donnerai du gâteau ; moi, des cerises ; — moi, de l’hydromel pour te rafraîchir… Chante-nous quelque chose !

« — Oui, mes chéries, j’entends ; — merci, mes fleurettes, — pour vos paroles gentilles. — J’aurais bien joué,… mais voyez, — il n’y a pas moyen, pas moyen ! — Hier, j’étais dans une foire, — ma kobza a été cassée… — Il ne reste que trois cordes ! .. — Eh bien ! avec trois, comme tu pourras ! — Avec trois ! ah ! fillettes, — il fut un temps où je jouais avec une seule ; — mais à présent je ne pourrais plus. — Attendez un peu, mes chéries, — je vais me reposer un moment. — Asseyons-nous, gamin !

« Ils s’assirent. Le vieillard défit son sac, — et en tira la kobza. Deux ou trois fois — il fit résonner les cordes… — Que chanterai-je ? .. Attendez… — La brune Marianne… — L’avez-vous déjà entendue ? Non ? — Alors, écoutez, fillettes, — et rentrez en vous-mêmes…

« — Au temps jadis, — il y avait une mère — restée veuve, et pas jeune. — Elle avait des bœufs, des chariots. — Sa fille Marianne grandit, — devint une demoiselle — aux sourcils noirs, merveilleusement belle, — digne d’un panehetman. — La mère se mit à chercher, — à chercher un gendre ;… — mais ce n’est pas un pane que Marianne — allait voir en cachette, — c’est Pètre qu’elle allait voir, dans le bois, — dans la prairie, — tous les soirs. — Elle babillait et badinait avec lui, — l’embrassait en extase, elle était au paradis… et parfois — elle pleurait sans dire une parole.

« — Pourquoi pleures-tu, mon bel oiseau ? — lui demandait Pètre. — Elle le regardait, et, souriante ; — Je n’en sais rien moi-même ! — Tu penses peut-être que je t’abandonnerai ? — Non, j’irai avec toi et je t’aimerai — tant que je vivrai. — Tu plaisantes, mon ramier, — tu penses à quelque chanson… — Les kobzars disent ces choses-là, — mais ils sont aveugles ! Ils ne savent pas — qu’à mon bien-aimé Pierre — du fond de la tombe noire, — je souriais, en lui disant : — Mon aigle aux ailes bleues, — je t’aimerai dans l’autre monde — comme je t’ai aimé dans celui-ci.

« Voilà comment ils s’aimaient, — et comment ils voulaient — s’aimer jusque dans l’autre monde… — Mais il n’en fut pas ainsi… — Marianne ne savait qu’aimer, — elle pensait que ce sont des histoires de kobzars, — d’aveugles qui ne voient pas les yeux bruns — – et qui médisent des jeunes filles… — Ils médisent de vous, fillettes, mais ils disent vrai. — Moi aussi, je médis de vous, car je connais le mal ; — Dieu vous fasse la grâce de ne pas savoir ici-bas — ce que je sais !… Il fut un temps, fillettes, — où mon cœur ne dormait pas ; je ne vous ai pas oubliées ; — je vous aime depuis lors comme une mère ses enfans. — Je chanterai pour vous tant que je vivrai… — Et, mes chéries, quand je ne serai plus, — souvenez-vous de moi et de ma Marianne. — Moi, de l’autre monde, je vous sourirai tendrement, — je vous sourirai…

« Et il se prit à pleurer. — Enfin, au bout d’un moment, grâce — aux caressantes paroles — d’une gentille fillette… Voyez, — dit-il en essuyant ses yeux aveugles, — voyez, mes chéries, — malgré moi je m’attendris…

« La mère s’étonnait pourtant : — Qu’est-ce qui arrive, pensait-elle, — à Marianne ? Elle s’assied pour coudre, — et elle ne coud pas ! — Dans ses rêveries, au lieu de chanter Gritsa, elle chante Pètrouss ! — En dormant, elle parle, — et donne des baisers à son oreiller !

« Elle commença par rire, — puis, voyant que c’était sérieux, — elle dit à Marianne : — Tut t’aperçois, je m’imagine, — qu’il faut songer à te marier ? ’— Et avec qui, maman ? — Avec celui que je te choisirai !…

« Marianne, restée seule, chanta : — Ton bonheur est fini, — fini pour la vie… — Pourquoi hier, en revenant, — ne t’es-tu pas endormie pour toujours ? — Il serait moins cruel de dormir — seulette dans le tombeau. — Peut-être alors sur toi ta mère aurait-elle pleuré ! — Maintenant ta mère ne te pleurera pas, — ne chantera pas derrière ton cercueil, — et tu seras malheureuse encore, encore, — jusqu’à ce qu’on te mette dans la terre !

« Un soir, pendant que sa mère — dormait, elle sortit — pour écouter le rossignol, — comme si, de sa vie, elle ne l’eût entendu. — Elle sortit dans le jardin, écouta, — chanta un peu à son tour, — puis se tut. Sous un pommier, — silencieuse elle s’arrêta — et pleura comme pleure — un enfant sans mère…

« — Maman, que je suis malheureuse ! — Pourquoi m’as-tu donné — ma beauté et mes sourcils noirs — et mes yeux bruns ? — Tu m’as tout donné, mais ma part — ma part, tu me la refuses… — Pendant que je ne connaissais pas la peine, — pourquoi ne m’as-tu pas enterrée ? »

« Marianne à travers ses larmes — ne voyait pas la lumière du jour. — Elle se mit à chanter : — « La lune brille à travers la forêt » — Elle chantait, s’interrompait, — prêtait l’oreille, recommençait encore,… — sa faible voix se fatiguait, — mais elle n’entendait ni la voix — de Pètre, ni son cri d’appel, — ni ses paroles accoutumées : « Marianne, — où es-tu, mon bel oiseau ? chante, — mon cher cœur, ma bien-aimée ! »

« Pètre n’était pas là… — Serait-il possible qu’il eût abandonné — la pauvre fille aux noirs sourcils, — en cette heure mauvaise ? — Voyons encore, se dit-elle… Cependant, — le long du bois sombre, — comme une roussalkaqui attend la lune, — Marianne se promène. — Elle ne chante plus, la fille aux noirs sourcils, — elle pleure amèrement… — Oh ! reviens, regarde, — oublieux Cosaque ! — Marianne est épuisée, — mais elle ne sent pas la fatigue ; — seule, dans le bois et dans la prairie, — elle erre toute la nuit. — Le ciel rougit, puis le soleil parait ; — la jeune fille jusqu’à la cabane — emporte sa douleur. — Elle arrive, elle regarde — sa mère qui dort. — « Oh ! si tu savais, mère, — quel serpent — s’est enroulé autour du cœur — de l’enfant de ton sang ! ..

« Et elle tomba sur son lit — comme dans un cercueil… »

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Sources
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Testament_(Chevtchenko)
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Po%C3%A8te_national_de_la_Petite-Russie#LE_SOIR
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Po%C3%A8te_national_de_la_Petite-Russie#MARIANNE
Sources images : peinture de Taras Chevtchenko (www.museumshevchenko.org.ua)